Nos Vieux

 

« J’ai une excellente mémoire du passé. Du passé ! Pas une mémoire de tous les instants et de tous les moments de la vie. Mais il est vrai que je vis avant tout dans le passé. J’ai toujours eu tendance à vivre dans le passé. Parce que c’était bien… C’était bien, le passé… Quand on passe du présent au passé, on peut changer ce dernier…On  le transforme dans son imagination, et ça, c’est important. J’aurais pu faire ci, j’aurais pu faire ça. Quand on se plait dans le passé, ça signifie qu’on parvient à se focaliser sur les moments agréables. »

 

Quel âge a ma grand-mère ? Cela fait plusieurs années que j’ai cessé de le savoir. Ou peut-être ne l’ai-je jamais vraiment su. Dans  mon inconscient, ma grand-mère a toujours eu le dos courbé et la peau joliment ridée. Elle est très certainement née comme ça.

 

Les vieilles personnes ont cette capacité incroyable à faire complètement corps avec les meubles qui les entourent, à faire partie du décor, comme on dit. Jusqu’à ce qu’ils partent, trop tôt, trop vite, et trop injustement, se dit-on, étonné de se rappeler soudain leur éphémérité. Ainsi que la nôtre. Ils emportent alors avec eux secrets et souvenirs.

 

Ma grand-mère a toujours vécu dans le passé. Parce que c’est mieux, dit-elle. Parce qu’on peut le transformer à notre guise. Le présent, elle le vit de routines et d’habitudes qui sont devenues des rituels. De la façon dont elle se maquille et se coiffe chaque matin, à la manière dont elle range la vaisselle dans la machine à laver, en passant par les repas pris exactement à la même heure avec mon grand-père, le thé à 17h, l’organisation du réfrigérateur, c’est la même pièce de théâtre qui se joue tous les jours.

 

Il s’agit, à travers cette série très personnelle de comprendre le personnage énigmatique de ma grand-mère, mais, également, de questionner, de manière plus générale, ce que c’est qu’être vieux et à la fin de sa vie dans nos sociétés occidentales. Comment les personnes âgées continuent-elles à s’habiller tous les matins tout en sachant que leur vie est désormais « derrière elles », qu’elles vivent désormais en marge d’une société qui semble ne plus avoir besoin d’elles ?

 

Chacun de nous, par ses expériences personnelles, a un rapport particulier à la  vieillesse. Au cours de ce projet, photographier ma grand-mère avec mon argentique dans ce décor intemporel qu’est la maison de mes grands-parents, c’était saisir ce qu’elle accepterait de me donner. Et elle m’a  donné bien plus que ce que je n’attendais. Elle était heureuse que je la photographie, et m’a laissée l’immortaliser telle qu’elle est aujourd’hui, sans faste ni superflu. A cœur ouvert. Passant au dessus de son enveloppe charnelle et me témoignant sa confiance, me livrant sa beauté intérieure.

 

© Clémence Elman 

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